Par-delà le bien et le mal

C’est d’abord à une radicale remise en question de la vérité que procède Nietzsche (1844-1900) dans Par-delà le bien et le mal (1886). Ce texte d’une écriture étincelante, férocement critique, met en effet au jour, comme un problème majeur jusque-là occulté, inaperçu, celui de la valeur. Il y destitue les positions philosophiques passées et présentes (autant de croyances), et stigmatise, en les analysant un à un, l’ensemble des préjugés moraux qui sous-entendent notre civilisation. L’entreprise, pourtant, n’est pas uniquement négative : elle débouche sur l’annonce dans le prolongement d’Ainsi parlait Zarathoustra, de ” nouveaux philosophes ” – ” philosophes d’un dangereux peut-être ” qui devront désormais assumer l’inflexible hypothèse de la vie comme ” volonté de puissance “.” (quatrième de couverture)

Livre dont j’ai entamé la lecture. Nietzsche le présente lui-même comme un “commentaire” de son Zarathoustra. Si tu tiens à ta vie confortable, oublie. Sinon… Lire Nietzsche, ce n’est pas une lecture comme les autres : il faut l’expérimenter et surtout accepter sa critique qui peut choquer les beaux esprits.

“J’emmerde les SDF” : voici une phrase que personne n’ose prononcer. Un début de réponse ? Peut-être en suivant Nietzsche.

4 Responses to “Gentil/méchant, beau/laid, oui/non, vrai/faux, extrémiste/démocrate : bien/mal”

  1. oyseaulx Says:

    Connais-tu ceci, qui date de la même époque que Par-delà le bien et le mal :

    « Si le monde avait une fin, celle-ci eût été atteinte. S’il eût été susceptible d’un état final sans l’intention de le réaliser, celui-ci eût également été atteint depuis longtemps. Qu’il fût seulement capable d’inertie, d’engourdissement, d’ « Etre », en eût-il été susceptible ne fût-ce que pendant un seul et bref instant dans tout le cours de son devenir, il en était fait depuis longtemps de tout devenir, donc aussi de toute pensée, de tout « Esprit ». Le fait que l’ « Esprit » poursuit son devenir apporte la preuve d’un monde sans but ni fin, dépourvu de tout « Etre ».

    Telle est cependant la puissance de cette vieille compulsion à se figurer des fins à tout devenir, tout comme, au monde, un Dieu Créateur pour le conduire, que le penseur a du mal à ne pas se figurer cette absence de fin à son tour comme le résultat d’une intention. L’idée suivant laquelle le monde écarte intentionnellement une telle fin, voire, élude l’instauration d’un cycle, sera immanquablement le recours de tous ceux qui voudraient lui suggérer la faculté d’une incessante nouveauté, ce qui revient à attribuer à une énergie finie, déterminée, se conservant toujours en quantité constante, tel le monde, la faculté miraculeuse d’un incessant renouvellement dans ses formes et dans ses dispositions. A défaut de s’identifier à Dieu, le monde n’en serait pas moins doué d’une puissance créatrice proprement divine et d’une puissance de métamorphose infinie ; spontanément, il répugnerait à récupérer telle de ses dispositions précédentes, et on lui reconnaît ainsi, non seulement l’intention, mais encore les moyens de se garder de toute répétition. A tout instant, le moindre de ses mouvements serait contrôlé en vue d’une absence de buts, de fins et de répétitions, et tout ce qui peut s’ensuivre d’une manière aussi impardonnablement débile de penser et de vouloir. C’est toujours l’ancienne manière religieuse de penser et de sentir, une sorte de nostalgie, qui fait croire le monde pareil en quelque secrète manière à la chère vieille divinité créatrice-et-infinie, -qu’en quelque façon le vieux Dieu est encore vivant, nostalgie de Spinoza que traduit la formule deus sive natura (qu’il ressentit, du reste, comme un natura sive deus).

    Comment formuler, dès lors, le principe et la croyance qui traduisent le retournement décisif et le triomphe désormais acquis de l’esprit scientifique sur l’esprit religieux qui installe partout ses dieux ? Sinon ainsi : le monde, comme énergie, n’a pas à être conçu comme illimité, car il ne saurait être ainsi conçu. Nous nous interdisons le concept d’une force infinie, car l’infinité contredit le concept de force. Par suite, le monde ne saurait pas non plus être doué d’une puissance d’éternel renouvellement. »

    (traduction inédite)

  2. Ritoyenne Says:

    De quoi est-ce tiré & d’ou ça sort ?
    Rit’

  3. oyseaulx Says:

    C’est une réflexion de Nietzsche sur un livre publié en 1885 par quelqu’un qui avait été son élève, ou peut-être plus exactement un auditeur libre de ses cours à l’époque où il enseignait, à Bâle la « philologie ». L’intrication de cette publication avec la vie de Nietzsche est, d’ailleurs, très compliquée, car, non seulement il connaissait l’auteur, mais celui-ci était le propre fils de l’avocat qui défendait l’éditeur Schmeitzner dans un procès que lui faisait Nietzsche au sujet de la propriété des droits de ses propres œuvres, procès qui dura des années et connut bien des rebondissements. Pour cette raison, l’auteur avait adressé son livre, non à Nietzsche lui-même, mais à la fameuse sœur de ce dernier, qui le fit suivre à son frère etc. Mais on n’est pas là pour parler des sœurs et des avocats, encore que je pourrais en parler pendant des heures. Précisons que je n’ai jamais réussi à avoir ce livre entre les mains, mais tel que je le reconstitue d’après ce qu’en dit Nietzsche dans ses lettres, il doit s’agir d’une sorte d’interprétation philosophique de la physique de l’époque, et notamment de la thermodynamique, dans la perspective d’une philosophie schopenhauerienne ou post-schopenhauerienne (peut-être comme la Philosophie de l’Inconscient de Hartmann). Bref, le texte de Nietzsche date de juillet 1885, très précisément entre le 23 et le 31 juillet, voire des tout premiers jours d’août, ce ne serait pas impossible, d’après ce que j’ai reconstitué. La référence exacte est, dans la cotation Colli-Montinari : Manuscrit 36 (juin-juillet 1885), fragment 15 ; ce manuscrit est celui qui porte la cote W I 4 dans la cotation de Hans-Joachim Mette (vers 1930), ce qui veut dire que, si l’on est germaniste, on va trouver ça dans le volume 11 de la KSA (Kritische Studienausgabe, deuxième édition 1988), aux pages 556-557. Pour des raisons de paranoïa épistémologique, je ne possède pas de traductions chez moi et ne peux donc dire à quoi cela correspond en français, mais c’est (mal) traduit chez Gallimard. Je frémis d’ajouter que cela correspond aussi au fragment 1062, je crois, si je me souviens bien, de ce qu’on appelle, dans certains milieux, la Volonté de puissance, mais j’espère que personne ne possède plus ça. La traduction qu’on a ici est celle de votre oyseaulx (et date de 1981).

    Pour être tout à fait complet, d’un point de vue philologique, je reproduis ce que j’écrivais, il y a quelques années, en présentant ce texte pour une publication qui ne vit jamais le jour : « Notre interprétation « physicaliste » du fragment 15 du manuscrit 36 (olim W I 4), KSA, XI, p. 556-557, s’autorise de rapprochements avec la lettre n° 613 de Nietzsche, à Köselitz, du 23 juillet 1885, KSB, VII, p. 68-69, plus précisément, avec les lignes 42 à 65, avec la lettre n° 614 de Nietzsche, à Bernhard et Elisabeth Förster, du 29 juillet 1885, plus précisément, avec les lignes 16 à 38, et avec la lettre n° 616 de Nietzsche, à Widemann, du 31 juillet 1885, KSB, VII, p. 74-75. Ces rapprochements autorisent : 1° de dater le fragment 36 [15] entre le 23 et le 31 juillet 1885 (comparer n° 613, lignes 43-44, à n° 614, lignes 3-4 et 16-20, et à n° 616, lignes 30-32, dont le témoignage est décisif) ; 2° de voir, dans le fragment 36 [15] , une réaction à la lecture de Erkennen und Sein. Lösung des Problems des Idealen und Realen, Chemnitz ( ?), 1885, ouvrage au titre un peu lourd, nous le reconnaissons, de Paul Heinrich Widemannn. » Précisons que la KSB est la Kritische Studienausgabe Briefe, l’édition critique des lettres en format de poche, 1986, qui ne se trouve plus, m’a-t-on dit dans une librairie allemande de Paris.

  4. Anthony Says:

    Tiens un traduction bonne à être piquée :)


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